RIEN N’EST BIEN QUE CE QUI EST MIEUX.  Marcel Jouhandeau

CES PROPOS N’ENGAGENT QUE MOI ET NON LE-LUXE .FR

WOERTH, CECILIA, BOUTIN: ENCORE LA, CEUX LA ?

Toute honte bue, M Woerth, qui décorait jadis le patron de sa femme (gestionnaire de la première fortune française*… quand lui était ministre du Budget), qui cumulait les fonctions de Trésorier de l’UMP et de ministre du Budget, qui fait l’objet de nombreuses procédures judiciaires, dont l’une - particulièrement grave à propos de la cession de l’hippodrome de Compiègne; toute honte bue, M. Woerth continue à nous délivrer ses avis, à pérorer dans les médias et à juger Hollande sur son comportement semi-conjugal. Mais pourquoi les journalistes nous-infligent-ils cela, comme ce matin encore Christophe Barbier sur i-télé ? Même à titre de bouche-trou on pensait M. Woerth suffisamment déconsidéré pour disparaître du paysage médiatique.

Et voilà le retour de Cécilia - quelques semaines à peine après son invraisemblable offensive médiatique tous azimuts lors de la sortie de son “livre”. Pour une femme qui n’aspirait qu’à l’ombre et à la discrétion - comme elle a le culot de le dire - Mme Attias se fait visiblement une (douce) violence pour  nous délivrer ses sentences. Hier sur RTL, celle qui ne fut “première dame” à temps très partiel que pendant cinq mois réclame un statut pour le(la) conjoint(e) présidentiel(le). On s’esclaffe. Aux dépens de RTL, qui se fout carrément de nous.

Boutin, c’est un cas. Visiblement les journalistes ne pensent pas, comme nous, que son passé haineux, la manière dont elle a “vendu” son soutien sarkozyste contre une somme hallucinante, ses propos récents et réitérés sur les gays et leur envahissement, lui ôtent toute légitimité et toute qualification pour administrer des leçons de morale. La voilà, pourtant qui stigmatise hier le comportement violent de Hollande vis à vis de Valérie T. Oui il y a des journalistes pour oublier de rappeler que la violence, Boutin, elle connaît.

Mais que font les journalistes ?

Et ne croyons pas qu’il n’y en a que pour l’actuelle opposition. Nous n’hésiterons pas - par exemple - à river son clou à une certaine Sylviane A., s’il lui prenait l’envie de s’exprimer encore sur l’homoparentalité, la PMA ou la GPA.. Ce n’est qu’un exemple.

THIERRY CARDOT

*classement 2013

LE LUXE DE L’AVANT-GARDE

 Koloman Moser, vase (1903-1905) Oskar Schlemmer, Grotesque III (1916-1923)

Dans ces salons où Mme de Sévigné, amie de l’avant-garde de son temps, en voisine venait s’étourdir au spectacle des fêtes de Charles d’Ailly, duc de Chaulnes; dans cette maison qui fut celle de Rachel, Roberto Polo fait souffler depuis trois ans un esprit décoiffant: sa GALERIE HISTORISMUS vouée aux arts décoratifs européens du début du XX ème siécle ne présente que des oeuvres de qualité musée, majeures souvent, inattendues toujours.

L’actuelle exposition, baptisée “Conflits et résolutions” s’organise autour des théories d’Henry van de Welde, le premier abstrait, qui précéda de près de vingt ans Kandinsky, et fonda en 1902 la Grande école ducale des Arts décoratifs à Weimar, qui, sous l’égide de Gropius le successeur qu’il choisit, devint le Bauhaus. Grotesque III  d’Oskar Schlemmer (1888-1943), pionnier de l’art total, ou Construction (1923) en plexiglas et acier de Laszlo Moholy-Nagy (1895-1946) sont deux “sculptures” importantes. Le mobilier de Henry van de Welde, de Bernhard Pankok, de Huib Hoste, de Gerrit Rietveld; les luminaires du même Rietveld, de Bernhard Hoetger… illustrent le choix à la fois éclectique et très raisonné de Roberto Polo. Cette expostion est un voyage dans une période rarement présentée à ce niveau à Paris.

En savourant le troisième catalogue de la galerie, on remarquera, une fois encore, le rôle des grands mécènes privés dans le soutien des mouvements d’avant-garde. Quand là était le luxe. où il est si peu, si peu, aujourd’hui.  T.C.

Galerie HISTORISMUS, Hôtel de Chaulnes, 9, place des Vosges  75004 Paris.  Exposition jusqu’au 20 décembre 2008. Catalogue n°3 septembre 2008.

ANNIE LEIBOVITZ: UN CERTAIN REGARD

Peu de photographes ont abordé autant de genres à pareil niveau: actualité, reportage, intimité, vie quotidienne, mode, portraits officiels, clichés de stars, paysages…. L’exposition A Photographer’s Life 1990 - 2005, qui fait escale à la MAISON EUROPEENNE DE LA PHOTOGRAPHIE, démontre que, face au talent, il ne saurait y avoir de hiérarchie entre les divers registres. Un propos à l’opposé de celui proposé par la Rétrospective AVEDON du JEU DE PAUME (voir l’édito du 12 juillet 2008)qui prétend cheminer de photo “non sérieuse” à photo “sérieuse” (sic).

Mais il est vrai qu’ANNIE LEIBOVITZ apparait comme l’antithèse de RICHARD AVEDON. Celui-ci, cynique, parfaitement extérieur à l’objet de sa photo, a le génie de capter l’instant (l’unique, qui dit tout) - quitte à le susciter, dans ses photos de mode, bien-sûr, mais aussi dans la plupart de ses portraits. Chez lui, l’étincelle vient du sujet. Alors que chez LEIBOVITZ tout est dans le regard. Elle est de ces artistes dont on peut dire qu’elle arriverait à vous flanquer par terre en shootant une page de l’annuaire. Non qu’il n’y ait pas de déchêt dans son oeuvre; lorsque, justement, elle n’est pas dans la photo.

Tout est dit dans le titre de l’exposition, qui est une sorte de Journal d’A.L. entre 1990 et 2005;  entremèlant les travaux et les jours, attachant autant (plus ?) d’importance et d’intensité  au regard d’un proche qu’à un cliché de commande. C’est l’amour de cette femme pour Susan, pour ses parents, pour ses filles, qui est le “fil d’Annie” au long de ces quinze années. Cette femme sait aimer.

Elle “aime tellement regarder” ceux qu’elle aime. Quelle complicité dans les portraits de Mick Jagger, Julian Schnabel, William Burroughs, Bob Wilson, Lucinda Childs, Louise Bourgeois; les clichés de Demi Moore, Cindy Crawford, Bill T Jones, Patti Smith, Philip Johnson, Vivienne Westwood… Quelle humanité lorsqu’elle part à la recherche d’Elizabeth II.

Parfois LEIBOVITZ se fait extra-lucide. Dans les omniprésents bouillonnés vieil-or du portrait de Clinton, tout est annoncé des scènes de bordel qui vont se dérouler ici. Plus tard, le “gang” Bush livre toute sa brutalité. S’agissant de palais nationaux, qu’annonce donc la belle - et si choquante - photo prise sur les toits de l’Elysée (Vanity Fair de ce mois) ? THIERRY CARDOT

Jusqu’au 14 septembre 2008. Tous les jours sauf lundi et mardi, De 11h à 20h.

Beau livre édité par Random House. (La Martinière pour l’édition française).

LOUISE DE VILMORIN, L’EBLOUISSANTE

Loulou, Louise, Madame la comtesse, Tante Loulou, Marilyn Malraux…. autant de facettes à ce saphir éclatant, Louise de Vilmorin (1902 - 1969). Quel culot de publier, quarante ans après sa mort, la biographie aussi fouillée d’un personnage si peu dans l’air du temps ! Ou, peut-être, au contraire, Mme Françoise Wagener anticipe-t-elle la nostalgie d’un “art de vivre” qui n’est pas cette douceur de vivre qu’évoquait Talleyrand (la vie ne fut guère douce à LdeV), mais un goût de vivre - et même, plus proche de Beaumarchais,  une gaité de vivre puisant sa force dans les entrailles du désespoir. Car Louise de Vilmorin est un être d’avant. D’avant et d’ailleurs. Avant le vilain règne du fric et des pipoles. Ailleurs que là où elle est attendue. Et pourtant l’argent, il lui en fallait beaucoup (”L’argent me tue !” est une de ses phrases célèbres) car elle aimait ce que ses talents savaient en faire. Pourtant elle fut l’une des femmes les plus emblématiques de son époque. Pourtant elle fut, jusqu’à son dernier souffle, le plus bel ornement de sa race, cette famille de “botanistes, poêtes et jardiniers”. Cette femme qui se sait si française, épouse un américain puis un comte du Saint Empire, porte des tenues hongroises, aime l’argenterie russe et les anglais très chics. La fille délaissée de Mélanie de Vilmorin (”La belle jardinière” au célèbre salon politique et littéraire), malade, fragile, handicapée, s’est dégagée, à force d’âme, de l’adoration de ses frères et de l’adulation des hommes pour écrire elle-même son destin.

Est-il aujourd’hui imaginable de présenter à la fois ce profil pétillant de femme du monde à l’aura planétaire, et celui, sombre et laborieux, de l’écrivain qui peine à sa petite table, rêveuse, conteuse, acharnée à faire naître des mondes insolites qui n’appartiennent qu’à elle ? Dans les deux registres Louise de Vilmorin est incomparable. Lisons Françoise Wagener: ” Louise à Verrières, c’est aussi un style de vie, dans l’esprit de sa famille, celui de la vieille gentilhommerie passée au prisme des lumières, en prise sur l’air du temps, nantie d’une (fluctuante et relative) prospérité mais bien assise dans ses valeurs. Rien du conformisme bourgeois, rien de l’ostentation des nouveaux riches, ou si l’on préfère rien de commun ni de vulgaire mais le naturel, la simplicité, la mesure en tout et ce goût très fin qui excluent l’imposture, la sophistication, la parade, la vanité. Et qui favorisent le luxe discret, les joies d’une culture authentique, l’esprit, l’enjouement, l’attention aux autres”. La même Louise écrivit Les Amants pour Louis Malle, autre enfant très bien élevé: à certaines altitudes, le scandale n’atteint pas.

Oui l’oeuvre littéraire est là, inégale sans doute - laquelle ne l’est pas ? - mais recèlant quelques joyaux (Madame de, évidemment) et des pages étourdissantes jusque dans les livres les moins aboutis (l’évocation du Pré Catelan, la description du Buffet de la Gare de Lyon de La Lettre dans un Taxi). Louise de Vilmorin est aussi un vrai poête, alternant vers savants et vers charmants: à chacun de reconnaître les siens. Romancière et novelliste, n’est-elle pas, en même temps, un fabuleux personnage de roman ? Il n’est pas question d’opposer la vie et l’oeuvre, de chercher à savoir où serait le talent, où se cacherait un certain génie: Louise est Louise, parce que Louise. Mme Françoise Wagener nous le fait vivre de manière passionnante, apportant justement beaucoup de délicatesse à l’éclairage du personnage, loin de la désespérée définitive peinte par de précédents ouvrages. Inconsolable mais étincelante…

Il a été reproché à l’auteur d’insister sur l’aspect social et mondain de Louise de Vilmorin, sa parentèle, ses cousinages, vrais ou faux, de tenir le who’s who de ses liaisons et battements de coeur; de s’attacher à des subtilités de l’armorial ou du Gotha. C’est bien là son mérite : faire revivre ce monde, derniers feux avant l’ultime baisser de rideau. Et ce monde en vaut bien d’autres, plus simples à saisir, plus “corrects”, signés Beauvoir ou Sagan. Mme Wagener aime son sujet, elle ne peut le cacher; fait-elle preuve de trop d’indulgence ? Elle ne ménage pas ses réserves sur la mère lointaine, la femme parfois cynique, l’amie quelquefois désinvolte. Elle les distille avec une certaine élégance, trop de retenue peut-être. Dommage. Car Mme Wagener sait aussi, avec brio, régler leur compte à l’insubmersible Anaïs Nin ou à l’insignifiant François Valéry (fils de Paul): un régal. Une réserve, cependant: Mme Wagener, comme tant d’autres biographes, critiques et exégètes, fait trop peu de cas des “oeuvres alimentaires” de l’écrivain, articles, brochures, propos publicitaires et mille autres oeuvres de commande qu’elle livra à Shell, Cartier, Maxim’s, Porthault, Lanvin etc…. Elle fut, un temps, en concurrence avec Colette, autre grande adepte des échanges-marchandise et des piges bien rénumérées (Hermès, Hédiard, Le Beau Rivage….). L’une courait après l’argent, déjà dépensé; l’autre avait peur de manquer. Chacune écrivit ainsi des choses ravissantes, qui méritent de figurer en bonne place dans leur oeuvre. Ainsi L’Opéra de l’Odorat que Louise écrivit pour Lanvin dans la veine de L’Alphabet des Aveux. Toutes deux s’essayèrent à d’autres jeux créatifs: parfums et onguents pour Colette; bijoux destinés à Cartier, Bergorf Goodman… dessins pour Porthault, décors pour Maxim’s et tant d’autre crées par Louise. Là s’arrète le parallèle entre la fille de Sido et celle de Mélanie, entre la créatrice de Chéri et de Gigi et celle de Julietta et de Marie-Dorée. Au temps où “le Luxe”, pas encore ivre de son pouvoir sur les masses, passait encore, chez les artistes, par l’escalier de service. T.C.

LOUISE DE VILMORIN, JE SUIS NEE INCONSOLABLE de Françoise Wagener. Albin Michel (22,90 €).

GUENO vol de feu couv

Jean-Pierre Guéno, du temps qu’il secondait Emmanuel Le Roy Ladurie à La Bibliothèque Nationale, avait inventé cette formidable collection des “Plus beaux Manuscrits…”, autant de volumes qui sont des fenêtres ouvertes sur la littérature en train de naître sous nos yeux. Auréolé d’exceptionnels succès (des deux millions d’exemplaires de “Paroles de poilus”,  jusqu’à “Paroles de femmes”, cette année), le voici qui revient à ce talent particulier, nous prendre par la main et nous faire partager l’indépassable émotion de l’écrit. Le (beau) livre s’intitule “VOLEURS DE FEU Moments de grâce dans la littérature française” (Flammarion / Radio France) et se propose de nous confronter à ces “fulgurations” que Jean-Pierre Guéno et son équipe ont subjectivement choisies. “Qu’entend-on par fulguration ?  Un mouvement, un frisson simultané de l’âme, du coeur et de l’esprit, un moment de grâce ou de disgrâce, qui pourrait rester sans voix, qui s’empare d’un écrivain et s’exprime pourtant à travers ses mots.” (avant-propos de J-P. G.). A travers six thêmes - Vivre, Être, Aimer, Voir, Perdre, Trouver - les textes, et les manuscrits en regard, nous convient au grand voyage de la grâce dans l’art, avec des escales plus ou moins attendues, des voisinages éclairants: Bossuet et Beauvoir, De Gaulle et Genet, Aragon et Brasillach, Bernanos et Hervé Guibert, Sainte Thérèse et Roger Nimier. On redécouvre Jean-René Huguenin, Christine de Rivoyre, l’auteur Jean Zay; on découvre (pour ce qui me concerne) l’éternellement juvénile Pierre Heuyer… On se roule et s’enroule dans les feuillets de Colette, de Stendhal, Flaubert, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, de Camus… On scrute leurs écritures comme pour mieux tenter de percer ce mystère: la grâce. J’ai choisi de reproduire ici un texte de Louise Michel, écrit à la Maison d’arrêt de Versailles le 4 septembre 1871. Il traite de ce luxe élémentaire et suprême, le droit à l’art.   T.C. “Allons, allons, l’art pour tous, la science pour tous, le pain pour tous; l’ignorance n’a-t-elle pas fait assez de mal, et le privilège du savoir n’est-il pas plus terrible que celui de l’or ! Les arts font partie des revendications humaines, il les faut à tous; et alors seulement le troupeau humain sera la race humaine. Qui donc chantera cette Marseillaise de l’art, si haute et si fière ? Qui dira la soif du savoir, l’ivresse des accords du marbre fait chair, des instruments rendant la voix humaine, de la toile palpitant comme la vie ? Le marbre peut-être ! Le marbre magnifique et sans voix serait bien le poême terrible de la revendication humaine. Non, ni le marbre, ni les couleurs, ni les chants ne peuvent la dire, seuls, La Marseillaise du monde nouveau ! Il faut tout, tout délivrer, les êtres et le monde, les mondes peut-être, qui sait ? Sauvages que nous sommes ! Que voulez-vous qu’on fasse de miettes de pain, pour la foule des déshérités ? Que voulez-vous qu’on fasse du pain sans les arts, sans la science, sans la liberté ? Allons, allons, que chaque main prenne un flambeau, et que l’étape qui se lève marche dans la lumière ! Levez-vous tous, les grands chasseurs d’étoiles ! Les hardis nautonniers, dehors toutes les voiles, vous qui savez mourir ! Allons, levez-vous tous, les héros des légendes des temps qui vont surgir !” LOUISE MICHEL